Quand Vladimir Poutine s’avançait à tâtons…

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Au point où nous sommes de la lecture minutieuse de l’article publié le 31 décembre 1999 par Vladimir Poutine sur le site du gouvernement de la Fédération de Russie sous le titre « La Russie au tournant du millénaire », il nous semble que l’auteur fait porter le poids de l’échec qui a fini par se traduire dans le démantèlement de l’Union soviétique, sur les années qui ont suivi la mort de Joseph Staline (5 mars 1953) et non pas sur les années précédentes. Dans l’immédiat, nous n’en saurons pas plus sur ce point.

L’urgence est ailleurs. Elle concerne tout simplement la survie de la population russe… qui ne peut plus désormais envisager de reprendre une place conséquente dans la lutte pour un monde meilleur. Sur ce terrain, elle a payé un prix dont Vladimir Poutine nous a dit qu’il avait été « excessif ». Elle l’a payé au titre d’Etat des ouvriers et des paysans, et de fer de lance de la lutte contre l’exploitation de l’être humain par l’être humain.

Or, en cette dernière journée de 1999 – et alors qu’il s’apprête à assumer l’intérim de Boris Eltsine à la présidence de la Fédération de Russie -, une urgence tout à fait terrible est venue frapper à la porte du nouveau titulaire de la plus haute magistrature… Il sait, d’avance, que les recettes toutes faites ne seront d’aucun secours :
« Que ce soit avec les slogans communistes, nationaux-patriotiques ou radicaux-libéraux, notre pays et notre peuple ne résisteront pas à une nouvelle rupture. La patience de la nation et sa capacité de survie, comme son aptitude à travailler de manière constructive, ont atteint leurs limites. » (page 345)

Quant aux remèdes à déployer au-delà de l’urgence, Vladimir Poutine n’hésite pas à dire que, dans l’immédiat, lui-même ne les connaît pas, ou, tout au moins, pas encore… De sorte qu’il lui faut lancer une sorte d’appel d’offres :
« Des forces sociopolitiques responsables devraient proposer à la nation une stratégie de renouveau et de prospérité reposant sur tous les éléments positifs de la période de réformes démocratiques et économiques, qui serait appliquée seulement par des méthodes progressives et prudentes. Cette stratégie devrait être mise en œuvre dans une situation de stabilité politique et ne devrait pas conduire à détériorer les conditions de vie d’une quelconque partie ou groupe du peuple russe. La situation actuelle de notre pays impose cette condition impérative. » (page 345)

Avec surprise – pour nous qui connaissons un peu la suite -, nous constatons qu’au moment de son arrivée à la présidence (par intérim), il est resté un adepte de la perestroïka… et de ses suites… Il ne faudrait qu’y mettre un peu plus de lenteur et de mesure… Reprendre donc, mais au ralenti, les quinze années qui ont vu les règnes successifs de Mikhaïl Gorbatchev et de Boris Eltsine…

Par contre, Vladimir Poutine veut bien apporter sa touche personnelle : assurer la stabilité politique et se porter garant des moyens de subsistances de la population russe victime de la sauvage accumulation primitive dont les oligarques sont le résultat le plus tonitruant, résultat qui dépasse l’entendement de tout humain normalement constitué… C’est tout ce qu’il offre dans l’immédiat.

Mais ces deux conditions devaient effectivement permettre – nous le constatons seize ans plus tard – d’assurer un rebond tout ce qu’il y a de plus époustouflant. Tandis que la perestroïka n’est plus que matière à sarcasmes…

En décembre 1999, Vladimir Poutine refuse, par ailleurs, d’entrer dans des cadres définis par avance :
« Chaque pays, y compris la Russie, doit trouver son propre chemin de renouveau. » (page 345)

Ce droit à l’inventivité est toutefois contenu par deux conditions que le futur président par intérim tire à la fois de la perestroïka (que l’expérience traversée par la Russie  permettait alors de traduire par « privatisation des moyens de production et d’échange ») et de la glasnost (que je traduirai par « libération de la parole ») :
« Notre avenir dépend de notre capacité à combiner les principes universels de l’économie de marché et de la démocratie avec les réalités russes. Nos scientifiques, nos analystes, nos experts, nos fonctionnaires et les organisations publiques et privées devraient travailler en ayant cet objectif à l’esprit. » (page 346)

Au moment où il rédige ce texte, Vladimir Poutine agit en idéaliste, au sens où, pour lui, l’idée est première… Il s’agirait donc tout simplement de réunir les « bonnes volontés », celles qui sont conduites par les idées les meilleures… Face à l’urgence, celles-ci sont sans doute ce qui donnera le plus de chances au  nécessaire consensus de s’établir… par-delà la ferme volonté de rester dans l’économie de marché (adaptée à la réalité russe) et dans une démocratie de bon aloi…
« Le travail fructueux et créatif dont notre pays a tant besoin est impossible dans une société divisée et désintégrée de l’intérieur, une société dans laquelle les principaux groupes sociaux et les forces politiques ne partagent pas des valeurs de base et des orientations idéologiques fondamentales. » (page 347)

Vladimir Poutine paraît alors totalement ignorer l’intensité des luttes de classes qui agissent de façon constante à l’intérieur des divers pays qui s’adonnent à l’économie de marché… De même qu’il paraît se leurrer sur la nature réelle (et non pas simplement « langagière ») des atteintes portées, dans son propre pays, au schéma d’ensemble établi à la suite de la Révolution de 1917 au bénéfice d’une écrasante majorité de la population russe et des habitants des pays antérieurement colonisés par la Russie tsariste, et réunis à l’intérieur de l’Union soviétique…

Ainsi, passant dès l’abord un peu vite sur les violences nées de la mise en oeuvre de la perestroïka, il feint de ne voir, dans la contre-révolution qui n’a cessé de se manifester d’un bout à l’autre de l’histoire du pays des Soviets, qu’une lutte avec des « avis » divergents produits par des opposants, par ailleurs, de bonne compagnie…
« Deux fois, dans le siècle passé, la Russie s’est trouvée dans un tel état : après octobre 1917 et dans les années 90. Dans le premier cas, le consensus civil et l’unité sociale ne furent pas tant forgés par ce qu’on appelait alors le travail « idéologique » que par la force. Ceux qui étaient en désaccord avec l’idéologie et la politique du régime étaient soumis à la persécution et à l’oppression. » (page 347)

Comme si l’URSS n’avait jamais été la proie, entre autres, d’une Allemagne nazie occupée tout au long des deux derniers tiers des années 1930 à tendre la main aux ennemis intérieurs du régime soviétique… pour y développer la subversion armée.

Mais voilà qui fait aussi la vraie grandeur de Vladimir Poutine : il ne refuse jamais d’apprendre. Or, ce qu’il a fini par apprendre, il ne le tient que de lui-même et d’une ténacité très particulière qui est sienne. Nous ne tarderons pas à voir en quoi cela consiste.

Michel J. Cuny

unefrancearefaire.com

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